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Fuite

  • Le 23/08/2022

La fugue est une forme musicale dans laquelle plusieurs voix donnent l’impression de se courir après, d’où le terme de fugue.

Ainsi les premières mesures de la fugue de Bach en la mineur BWV 543 :

Bach écrivait sa musique pour dire la grandeur de Dieu.

Illustration s’il en est que la musique ne dit rien, puisque Dieu n’existe pas.

Ou plutôt que la musique dit à chacun ce qu'il est disposé à entendre.

Pour moi, la fugue BWV 543 dit peut-être une fuite, mais alors vers nulle part, dans le recueillement, l’ordre et la beauté.

 

Calcul

  • Le 04/06/2022

Un petit exercice…
La fréquence d’une maladie est de 1% ; un test de dépistage de la maladie donne un taux de vrais positifs de 90% et un taux de faux positifs de 8%.
Quelle est la probabilité qu’un patient qui a un résultat positif au test soit vraiment atteint de la maladie ?

Un théorème attribué au révérend Bayes (1702-1761) permet de calculer la probabilité d’une hypothèse : le patient est atteint de la maladie, étant donné une preuve : son test est positif.
Pour notre exercice, le calcul de Bayes indique que la probabilité que le patient soit vraiment atteint de la maladie est de 10%.

Ce résultat est contre-intuitif.
L’intuition nous conduit en effet à privilégier le taux élevé de 90% (la bonne qualité du test) et négliger le taux faible de 1% (la rareté de la maladie) pour imaginer une probabilité entre 80 et 90%.

A partir de différents exemples, le psychologue Daniel Kahneman montre que nous sommes tous de mauvais bayésiens spontanés, au sens où nous appréhendons mal cette probabilité bayésienne qui mesure la confiance que nous pouvons accorder à une hypothèse.

Cela dépend en réalité des circonstances.
Quiconque entend dans une campagne française, sans voir d’où il vient, un bruit de sabot, pensera spontanément que le bruit provient plutôt d’un sabot de cheval que d’un sabot de zèbre.
Un exemple où le raisonnement bayésien est spontanément bien conduit car il tient compte de la rareté des zèbres dans la campagne française.

Le raisonnement bayésien reste bien inopérant dans de nombreux cas, en particulier lorsqu’il s’agit de phénomènes paranormaux.
Des enquêtes répétées sur la période 2000-2010 ont montré que les trois quarts des Américains ont au moins une croyance paranormale : possession par le diable, perception extrasensorielle, fantômes et esprits, astrologie, sorcières, communication avec les morts, réincarnation, énergie spirituelle des montagnes ou des arbres, mauvais œil, voyance.
La rareté des phénomènes qualifiés de paranormaux et la mauvaise qualité des témoignages qui les rapportent sont simplement ignorées par les croyants.

Les chiffres homologues de notre exercice (fréquence, vrais positifs, faux positifs) qu’on peut associer à ces phénomènes paranormaux conduisent pourtant par le calcul à une probabilité infinitésimale que ces phénomènes soient vrais.

Pour beaucoup d’entre nous, si rien ne s’oppose de façon certaine à une hypothèse, on considère qu’on peut la retenir, la probabilité qu’elle soit vraie fût-elle infinitésimale.
On ignore alors tout ce qui contribue à soutenir le contraire de l’hypothèse.
Montaigne faisait ainsi observer que dans les églises où sont exposés les ex-voto des marins sauvés d’un naufrage par leurs prières, devraient figurer les noms de ceux qui ne sont pas revenus, malgré leurs prières.

Nous devons prendre garde à ces croyances invraisemblables ou fausses que nous sommes tentés d’accepter au mépris de la raison ou du calcul.
Recommandation d’un hypocondriaque qui a survécu à de nombreuses maladies aussi graves que rares, par la grâce de Dieu.

 

Venise

  • Le 14/05/2022

J’ai fait comme Nietzsche de nombreux séjours à Venise, qui forment dans ma tête un seul long mauvais souvenir.

Pour Nietzsche, Venise est la ville de la musique ; pour moi, c’est la ville du mensonge.

Lui-même musicien, Nietzsche précise dans Ecce homo ce qu’il demande « véritablement » à la musique : « Qu’elle soit de belle humeur et profonde comme un après-midi d’octobre, qu’elle soit désinvolte, tendre, une douce petite femme pleine d’abjection et de grâce. »

Illustration en forme d'interpellation post mortem...

 

Nietzsche, So lach doch mal (Allons, ris un peu)

 

Vexations

  • Le 05/04/2022

Satie écrit Vexations à la suite de sa rupture avec Suzanne Valadon, dont il sort meurtri.

La composition, qu'il ne publie pas, est accompagnée de la note suivante : « Pour se jouer 840 fois de suite ce motif, il sera bon de se préparer au préalable, et dans le plus grand silence, par des immobilités sérieuses. »

 

Satie, Vexations

 

Serial liar

  • Le 19/03/2022

Le serial liar ne peut pas être soigné, sauf s’il arrête de mentir.

Mais alors il est guéri.

 

Topos

  • Le 17/07/2021

Aristote explique le mouvement par la simple loi selon laquelle toute chose tend à rejoindre son topos (lieu en grec).

Beaucoup étendent cette théorie (fausse) du mouvement à la vie sociale.
Leur mot d’ordre : Chacun à sa place !
Pour ces indigents de la pensée sociale, chacun doit rejoindre son topos et s’y tenir.

Ces gens ne m’aiment pas, moi le forcené de l’égalité qui entends n’appartenir à aucun topos, moi qui écris sur tout et n'importe quoi, moi qui publie des enregistrements de piano d’une insigne faiblesse musicale et technique.

Je crois comme Montaigne que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ».
La forme peut être dégradée, mais elle reste en général entière.

 

Notes

  • Le 11/03/2021

Dans sa vie, Bach a écrit beaucoup de notes mais peu de mots.
Il laisse souvent les spécialistes démunis pour dire avec autorité comment il faut comprendre et jouer sa musique.

Ainsi son œuvre singulière : Le Clavier bien tempéré, composée de 2 livres de 24 préludes et fugues dans les 12 demi-tons majeurs et mineurs de la gamme chromatique, qui ressemble à un plaidoyer pour le tempérament égal, aujourd’hui en usage dans tous les instruments de musique à clavier.
(Le tempérament définit la façon d’accorder un instrument ; le tempérament égal rend les accords identiques dans toutes les tonalités.)

Bach ne donne dans Le Clavier bien tempéré aucune indication de tempérament, ni d’instrument.
Il laisse apparemment ces choix à l’appréciation de l’interprète d’une œuvre qu’il dit avoir composée « pour la pratique des jeunes musiciens désireux de s’instruire ».

La controverse reste ouverte mais il semble que Bach n’a pas écrit Le Clavier bien tempéré pour le tempérament égal.
Ni pour le piano qui n’a pris sa forme moderne qu’un siècle plus tard.
(Les instruments à clavier que Bach utilisait sont l’orgue, le clavecin et le clavicorde.)

Le Clavier bien tempéré est pourtant devenu « l’Ancien Testament » des pianistes qui bien sûr ne s’entendent pas sur la façon de le jouer.
Ainsi Andras Schiff joue sans utiliser la pédale qui permet sur un piano de lier les notes entre elles : une hérésie pour la plupart des pianistes.
(Il reconnaît que l’interprétation est une affaire personnelle, en rapport avec l'intimité entre l'interprète et l’ensemble de l’œuvre de Bach, son entraînement dans le cadre d’une tradition.)

On joue les notes de Bach sans l'aide des mots qu'il n'a pas écrits mais on sait que c’est comme ça qu’il faut les jouer, pas autrement.

 

Bach, Le Clavier bien tempéré, Livre 1, Prélude 8, Mi bémol mineur

 

Comédiens

  • Le 23/02/2021

Dans Paradoxe sur le comédien, Diderot se demande : « Si le comédien était sensible, lui serait-il permis de jouer deux fois de suite le même rôle avec la même chaleur et le même succès ? Très chaud à la première représentation, il serait épuisé et froid comme un marbre à la troisième. »
Dans le même texte, Diderot évoque l’acteur anglais Garrick, capable de passer dans son expression, en quelques secondes, de la joie à la tristesse, de la tristesse à l’abattement, de l’abattement au désespoir… Selon Diderot, Garrick ne peut éprouver toutes les sensations qu’il exprime dans un laps de temps si court : il les simule.

Pour Diderot, ce n’est pas la sensibilité mais son manque qui fait le vrai comédien.
D’où le paradoxe, puisque le comédien nous émeut par sa sensibilité apparente.

Laurence Olivier, le Garrick du 20ème siècle, qui a vu naître le cinéma d’aujourd’hui, partage le point de vue de Diderot.
Pour Laurence Olivier, le comédien est un technicien, un technicien des émotions, qu'il fabrique à sa guise.

Marlon Brando, acteur fétiche de l’Actors Studio, l'école du jouer vrai, confirmera à sa manière le point de vue de Laurence Olivier en expliquant que tout le monde ment, tout le temps… donc le comédien aussi.

Qu’est-ce que le vrai de la scène ? se demande Diderot.
Il répond : la conformité à un modèle, imaginé par le poète, exagéré par le comédien.

Où l’on retrouve la vérité de la représentation de la forme, évoquée dans Beauté.
A quoi s’ajoute l’outrance du comédien.

Diderot connaît bien les comédiens de son temps.
Il les aime, admire leurs performances, mais a une piètre opinion de leurs qualités morales : « Dans le monde, lorsqu’ils ne sont pas bouffons, je les trouve polis, caustiques et froids, fastueux, dissipés, dissipateurs, intéressés, plus frappés de nos ridicules que touchés de nos maux ; d’un esprit assez rassis au spectacle d’un événement fâcheux, ou au récit d’une aventure pathétique ; isolés, vagabonds, à l’ordre des grands ; peu de mœurs, point d’amis, presqu’aucune de ces liaisons saintes et douces qui nous associent aux peines et aux plaisirs d’un autre qui partage les nôtres. »

 

Performances

  • Le 03/02/2021

En quelques secondes un champion d’échecs est capable de comprendre une position complexe et proposer un coup fort.
Si on lui demande comment il fait, il ne sait pas dire.
Il donnera au cas par cas des éléments de situation ou de processus qui expliqueront partiellement sa performance.

Pour autant la performance du champion d’échecs ne relève pas de la magie mais d’une expertise acquise à la suite d’un entraînement acharné de plusieurs années qui l’a rendu capable de rapprocher de façon non consciente n’importe quelle position d’un nombre incalculable d’autres positions rencontrées antérieurement.

Tout le monde ne peut pas devenir champion d’échecs : il faut des dispositions particulières.
En revanche tout le monde est capable de détecter en quelques secondes la colère, la tristesse, la joie… dans les inflexions d’une voix.
Cette performance n’est pas moins étonnante que celle du champion d’échecs et on ne sait pas non plus dire comment on fait.

Comme le champion d’échecs on pourra donner au cas par cas des éléments qui expliqueront partiellement notre performance qui repose aussi sur une expertise, acquise aussi à la suite d’un entraînement de plusieurs années, mais sans effort puisque cet entraînement fait partie de l’apprentissage standard de tout sapiens normalement constitué.

Intelligence artificielle
 

L’intelligence artificielle essaie depuis l’origine de reproduire les performances humaines.
Deux générations de systèmes s'y sont employés : les systèmes experts ; les réseaux de neurones.

Un système expert essaie de reproduire les mécanismes logiques de la pensée consciente.
Un réseau de neurones essaie de reproduire les mécanismes biologiques (neuronaux) de l’apprentissage.
Les mécanismes élémentaires du système expert sont intelligents ; ceux du réseau de neurones sont bêtes, c’est leur répétition qui rend le réseau de neurones intelligent.

Les systèmes experts n’ont pas eu le succès attendu et leur usage est limité aujourd’hui à un petit nombre d’applications comme le diagnostic (médical ou de panne industrielle).

A l’inverse les réseaux de neurones ont rencontré un franc succès en profitant de l’amélioration des performances des machines (big data) ainsi que des méthodes (deep learning).
On les trouve aujourd’hui dans une multitude d’applications spectaculaires comme la reconnaissance faciale ou vocale, la traduction automatique, le véhicule autonome…

Un système expert est constitué d’un moteur d’inférence opérant sur une base de faits et règles.
Sauf dans un nombre limité d’applications, il est difficile voire impossible d’établir une base pertinente de faits et règles.
De nombreuses performances humaines ne relèvent pas de cette approche : précisément celles pour lesquelles on ne sait pas dire comment on fait.


Contre-performances
 

Chacun constate dans sa vie personnelle qu’il répète, sans pouvoir les éviter, des erreurs de comportement.

Ces erreurs qu'on dirait renforcées par un apprentissage conduisent à des contre-performances qui ressemblent aux performances évoquées précédemment.

On ne cherche pas bien sûr à reproduire ces contre-performances par l’intelligence artificielle mais elles semblent bien souvent relever d’une approche réseau de neurones dans laquelle c’est la répétition et l’entraînement – involontaires en l’espèce – qui font la contre-performance.

On ne peut pas plus les expliquer qu’on ne peut expliquer la performance ponctuelle d’un réseau de neurones, sauf à rappeler comment il a été construit i.e. par l’habitude.
 

Contrôle
 

Comment ne plus subir ces contre-performances ou au moins les mettre sous contrôle ?
Comme dans le réseau de neurones, en ajoutant, en entraînant, en corrigeant.
On n’efface pas ; on ne revient pas en arrière.

Psychiatres, psychanalystes et autres psychologues proposent ce qu'il est convenu d'appeler des thérapies reposant sur différents protocoles, et un simple mot d’ordre : « Parlons-en ! »
Les théories qui fondent les protocoles ont peu d’importance.
A l’image des psychanalystes qui à défaut de simplifier leurs théories n’ont jamais cessé de simplifier leur protocole ; l’analyse est une expérience comme une autre, une expérience qui ajoute, et ça marche ou ça ne marche pas.
Tout ce qu’on se dit dans une thérapie sera apprécié à l’aune de ce que ça fait.
Ce qui compte in fine : la motivation, la sympathie et l’expérience du praticien.
La quête d’un bon praticien, bon pour soi, est aussi hasardeuse que la quête d’un ami.

Quant à la pharmacologie, ses progrès n’ont invalidé qu’en partie la réponse du médecin à la question de Macbeth :
« Ne peux-tu donc soigner un esprit malade,
Arracher de la mémoire un chagrin enraciné,
Effacer les soucis gravés dans le cerveau,
Et, par la vertu de quelque bienfaisant antidote d'oubli,
Nettoyer le sein encombré de cette matière pernicieuse
Qui pèse sur le cœur ?
– C’est au malade en pareil cas à se soigner lui-même. »

 

Souvenir

  • Le 22/11/2020

Les souvenirs donnent souvent une fausse idée de ce que nous vivons réellement.

Des patients soumis à une opération chirurgicale effectuée sans anesthésie sont invités à noter leur douleur pendant l’opération, à intervalles réguliers, sur une échelle de 0 (pas de douleur) à 10 (douleur intolérable) ; après l’opération, ils sont invités à évaluer la "somme totale de douleur" sur l’ensemble de l’opération.

L’évaluation ex post des patients est prédite avec précision par la moyenne des niveaux de douleur au pire moment et à la fin de l’opération (règle dite pic-fin) ; la durée de l’opération est négligée dans l’évaluation.

Ainsi, pour les patients A et B :

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les surfaces hachurées qui représentent la "somme totale de douleur" sur l’ensemble de l’opération indiquent que, dans leurs vécus respectifs, le patient A a moins souffert que le patient B.
Pourtant, dans leurs souvenirs respectifs, c’est le contraire : le patient A a plus souffert que le patient B.
C’est la règle pic-fin qui s’applique : le pic de douleur est identique pour les patients A et B, alors que la fin est plus douloureuse pour le patient A que pour le patient B ; la durée de l’opération est plus courte pour le patient A que pour le patient B, mais la durée est négligée dans le souvenir des patients.

Une personne écoute avec ravissement une symphonie sur un disque vinyle ; une rayure sur le disque perturbe malencontreusement la fin de la symphonie ; la personne rapporte que la rayure a saccagé toute la symphonie.
En réalité, la rayure n’a pas saccagé toute la symphonie mais sa fin.
Pourtant, dans le souvenir, c’est bien toute la symphonie qui a été saccagée.
Une autre application de la règle pic-fin (le pic et la fin étant confondus), dans la négligence de la durée.

Le psychologue Daniel Kahneman, qui a conduit l’étude des patients et rapporte l’anecdote musicale, montre à travers différentes enquêtes que les mêmes règles s’appliquent aux souvenirs sur longue période, jusqu’à l’évaluation de vies entières.

Dans l’évaluation de vies entières comme pour des épisodes plus brefs, seul compte le souvenir des pics et des fins ; la durée ne compte pas.


Un cas d'école
 

Ma vie personnelle est un cas d'école.

Après 30 ans de vie commune, j’ai découvert 30 ans de double-vie, 30 ans de mystification, 30 ans de trahison de la confiance.
Le meilleur auteur de vaudeville ne saurait quoi faire de cette histoire ridicule par la durée.

Si je me retourne sur ces 30 ans, j’en vois mentalement la fin – la découverte – et les pics des événements du passé qui précèdent et confortent cette découverte ; je ne vois pas la durée.
On me dit : « Pierre, tu n’étais pas malheureux… »
C’est sans doute vrai, mais ce n’est pas ce qui ressort de mon souvenir.

Mon souvenir me laisse triste et amnésique.

 

Confinement

  • Le 11/04/2020

 

20200411 confinement 1

 

Honte

  • Le 26/03/2020

Honte à celui ou celle qui dispose de la vie d’autrui, de ses illusions.

Dans son roman Une vie, Maupassant raconte comment Jeanne rencontre Julien.
Elle sort d’années de rêverie amoureuse dans un couvent, bien peu préparée à la rencontre de celui qui voit en elle le moyen de redorer son blason, celui qui va l’emmener dans un vaudeville tragique. Infidélités, enfant illégitime… autant de choses bien banales, pour tout le monde ; pas pour Jeanne dont la vie va être détruite.

Jeanne devra au dévouement de Rosalie, sa sœur de lait, de ne pas mourir. Elle va tout perdre : ses parents, son fils, sa fortune. Elle reviendra à la vie lorsqu’elle tiendra dans ses bras l’enfant abandonné par son fils.

Jeanne, je comprends ta peine, tes désillusions, ainsi que ton exaltation devant les promesses d’une vie qui commence.

Je sais comme Maupassant « qu’on pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts ».

 

Confiance

  • Le 12/09/2019

Il n’est pire aveugle que celui qui, par excès de confiance, ne veut pas voir ; pire sourd que celui qui, par excès de confiance, ne veut pas entendre ; pire sot que celui qui, par excès de confiance, ne veut pas comprendre.

Ni rire, ni pleurer, mais comprendre, recommandait Spinoza.

S'il n'y a rien ou pas grand-chose à comprendre, alors il ne reste bien qu'à rire ou pleurer.

 

Inquiétude

  • Le 20/08/2019

Je relis fréquemment les articles de mon blog en m'interrogeant sur leur pertinence ou leur forme pour le cas échéant modifier ou supprimer.

Je modifie ou supprime en fait très rarement.

Je ne peux m’empêcher de penser avec inquiétude à Jack Nicholson qui dans le film Shining de Stanley Kubrick joue le rôle de l’écrivain qui devient fou dans son hôtel perdu dans les neiges de l’hiver et écrit indéfiniment la même phrase sur sa machine à écrire.

 

Chasseur-cueilleur

  • Le 16/07/2019

Nous sommes encore des chasseurs-cueilleurs, par notre système nerveux qui n’a pas évolué de façon significative depuis que nous avons quitté leur mode de vie.

Pour preuve : notre tendance innée à tirer des conclusions à partir d’une information incomplète.
Cette disposition que nous avons héritée de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs était bien utile dans leur vie pleine de dangers immédiats qu’il fallait anticiper.
La même disposition qui conduisait notre ancêtre chasseur-cueilleur à prédire la présence d’un prédateur pour expliquer l’agitation des feuilles d’un buisson, nous conduit aujourd'hui à prédire la présence d’un dieu créateur pour expliquer l’ordre du monde.

J’ai évoqué dans Intransigeance ma propension à condamner irrévocablement, sur des bases ténues, des gens que je ne connais pas. Une autre illustration de cette disposition à tirer des conclusions à partir d’une information incomplète.
Je suis en l’espèce victime de ce que le psychologue Daniel Kahneman appelle une illusion cognitive. L’illusion pourra être déclenchée par un détail : un parler faux par exemple, que j’associerai à un stéréotype : ceux qui parlent faux sont tous des menteurs. Alors qu’il y a mille raisons différentes de parler faux.
Cette illusion par le stéréotype qui demande à être corrigée dans le monde moderne était pourtant pertinente dans le monde de notre ancêtre chasseur-cueilleur.

Notre esprit est encombré d’illusions cognitives, fabriquées de façon non consciente et subies, comme les illusions visuelles.

Les illusions cognitives nous trompent, comme l’illusion visuelle de Müller-Lyer :

Muller lyer

dans laquelle on ne peut s’empêcher de voir 2 segments de longueurs différentes alors qu’ils sont de longueurs strictement identiques.
On a mesuré, on sait que les segments sont de même longueur, et pourtant l’illusion persiste.

Nous devons nous défier de ce que nous appelons communément l’intuition lorsqu’elle nous conduit à croire sans poser de question.
George Bush a dit un jour que pour savoir si quelque chose est vrai ou pertinent, il lui suffit d’y penser et se demander comment il se sent. Il est possible que la méthode ait réussi à plus d’un président des Etats-Unis ; nous ne devons pas nous y fier pour autant.

Comme pour le chasseur-cueilleur, les conclusions que nous sommes capables de tirer à partir d’une information incomplète nous permettent d’agir, en toutes circonstances.
En contrepartie, nous sommes très exposés à l’erreur, qui de fait est fréquente ; nous sommes contraints de faire confiance à ceux qui détiennent l’information, le savoir ; nous sommes très vulnérables au mensonge.

Des mécanismes de correction sont nécessaires, des mécanismes collectifs.
La science, qui demande des preuves ou des éléments de preuve, des prédictions vérifiables, des débats contradictoires ; la science, qui refuse l’argument d’autorité, est un de ces mécanismes.
Comme l’écrit le physicien Lee Smolin, la science est « notre meilleur instrument dans notre lutte constante pour dépasser notre tendance innée à nous tromper et à tromper les autres ».

 

Amende honorable

  • Le 08/06/2019

Je dois faire amende honorable auprès du petit nombre des visiteurs assidus de mon blog.

Je traverse une crise morale, assez grave pour que ma production jusque-là si soutenue en soit ralentie et assombrie.

Peu de travail, des articles lapidaires.

Cette crise nourrira sans doute mes articles à venir d’enseignements dont j’aurais préféré faire l’économie.

 

Habitude

  • Le 30/05/2019

Je n’ai jamais pu me départir d’une mauvaise habitude : celle de faire en sorte de conforter dans son opinion celui ou celle qui me prend pour un con, un petit, un pauvre… la liste n’est pas limitative.

Une disposition comportementale qui, comme la « disposition à la brouille » que j’ai évoquée dans Intransigeance, serait aussi tirée de mon patrimoine génétique, se serait aussi renforcée, aussi contre mon gré.

Ce n’est pas ma faute !

 

Pusillanimité

  • Le 02/05/2019

J’ai toujours regardé avec perplexité et admiration les gens volontaires et travailleurs.
Je crois que je suis né velléitaire et paresseux.

Je n’ai jamais eu de rêve ni d’ambition.
Je suis pareil à l’immense majorité des gens qui conduisent leur vie en automates.
Beaucoup d’entre eux n’ont pas les moyens de sortir de l’ornière qui leur est assignée.
Mais moi, je suis né plutôt bien doté, dans une configuration familiale et sociale plutôt favorable.
Je n’ai pas d’excuse.

Sauf peut-être celle d’essayer de longue date de penser par moi-même.
Mais y suis-je parvenu et suis-je si différent de ceux qui n’essaient pas ?

Dieu me pardonnera-t-il cette vie pusillanime ?
Il est indulgent, dit-on.

 

Entrain

  • Le 09/04/2019

On m’a reproché le manque d’entrain de mon blog.

J’assume le reproche.

Mes articles sont un peu sérieux, au mieux ironiques.

Mes enregistrements pour piano révèlent un goût immodéré pour les pièces tristes et lentes.

Sur ma page d’accueil, le rêveur de Friedrich est seul, dans le crépuscule, au milieu de ruines.

L’homme n’est pourtant pas désespéré : il rêve, dans les vestiges d’un monde ancien.

Demain il fera jour, dans un monde nouveau.

 

Artistes

  • Le 02/01/2019

Qu’est-ce qu’un artiste ?

A quoi ça sert ?

Beckett disait : « Etre un artiste c’est échouer comme nul autre n'ose échouer. »
Il disait aussi : « Ce qui complique tout, c'est le besoin de faire. »

Beaucoup d’artistes échouent à entrer comme tout le monde dans la société humaine. Cet échec est pour eux fondateur.
Habités par un besoin irrépressible de faire, faire n’importe quoi mais faire, quoi qu’il arrive, ils vont faire à partir de cet amas de décombres qui concrétise leur échec.

Le monde est pour eux un simple chaos qu’il s’agit de mettre en ordre, ici ou là, comme ceci ou comme cela.
En aucun cas ils n’aideront à le comprendre, le monde ; au mieux ils en révéleront certaines pathologies.

Mais alors, à quoi servent les artistes ?

Ils ont longtemps ambitionné collectivement de changer le monde.
Ils ont en général échoué.

Ils sont aujourd’hui des individualités.
Ils sont utiles lorsqu’ils font comprendre à leurs frères et sœurs dans l’isolement, dans le désespoir, dans la folie, qu’ils ne sont pas seuls.
Cela peut les sauver, les uns et les autres.

 

Mensonge

  • Le 13/12/2018

Le mensonge est un poison à retardement.

Il doit être traqué sans merci.

 

Humilité

  • Le 11/12/2018

L’indifférence que suscite mon blog ne laisse pas de m’étonner.

Leçon d’humilité.

 

Pianistes

  • Le 27/11/2018

Le piano est un instrument de musique particulier.
Il fait partie des rares instruments classiques qui se suffisent à eux-mêmes.
L’ampleur du répertoire de pièces pour piano seul en témoigne.

Depuis la période romantique, les pianistes ont acquis un statut aussi particulier.
Il est courant de faire des meilleurs d’entre eux des sortes de démiurges, comme s’ils étaient les créateurs solitaires du formidable monde de sonorités qu’ils font vivre.

Ils font penser à ces comédiens qui jouent au cinéma des personnages inouïs avec un tel naturel qu’on les croit dans leurs vies tels qu'ils se montrent dans leurs rôles.

On se demande qui sont ces gens et on peut être bien déçu de les voir ou les entendre s’exprimer à titre personnel.
Il arrive qu'ils soient faibles, hésitants, ou encore vaniteux, ou simplement fous, très éloignés de l’image qu’ils donnent en spectacle.

Magie des arts !

 

Musique

  • Le 22/11/2018

Musique et langage sont deux universaux de notre espèce qui possèdent des propriétés communes : nous naissons tous dotés de compétences musicales et langagières que nous développons ultérieurement pour in fine parler une langue et adopter une culture musicale particulières ; toute langue et toute culture musicale possèdent une syntaxe. (La syntaxe musicale est l’ensemble des règles que doivent respecter mélodies, accords et rythmes dans une culture musicale donnée.)

Musique et langage sont pourtant différents : à l’inverse du langage, la musique ne porte pas de sémantique.
Une phrase du langage dit quelque chose alors qu’une phrase musicale ne dit rien.

La phrase « Le lion est mort » dit que le lion est mort et sera comprise par tous les locuteurs du français.
A l’inverse, la phrase musicale « ré la fa ré do# » jouée sur un piano ne dit rien, pas même aux initiés qui reconnaîtront les premières notes du premier contrepoint de l‘Art de la fugue de Bach ; rien qui s'apparente au sens d'une phrase du langage.

La différence entre musique et langage est observable dans le cerveau qui fait un tri a priori entre signaux musicaux et linguistiques pour leur appliquer ensuite un traitement différencié. L’observation des pathologies cérébrales liées à la musique ou au langage confirme cette différence : une aphasie (incapacité à parler) pourra être observée chez un patient qui n’aura rien perdu de ses capacités musicales ; inversement, une amusie (incapacité à reconnaître une mélodie) pourra être observée chez un patient qui n’aura rien perdu de ses capacités langagières.

La musique n’est pas un langage, elle ne donne rien à comprendre.
Elle donne à émouvoir par un jeu de formes.
« La construction faite, l’ordre atteint, tout est dit », a écrit Stravinsky.

Cet ordre musical qui a la sophistication du langage sans la sémantique possède un bien étrange pouvoir sur nous. On peut penser qu’il a sauvé Bach du désespoir lors des nombreuses épreuves qu’il a affrontées dans sa vie. Il nous invite d’ailleurs à suivre son exemple : « J’ai beaucoup travaillé. Quiconque s’appliquera autant pourra faire ce que je fais. »

Au travail !

 

Prétention

  • Le 27/10/2018

« Pour qui se prend-il ? »

Cette question m’accompagne depuis longtemps.
Elle était déjà posée par mes camarades d’école. Plus jeune qu’eux car en avance, j’étais aussi plus petit. J’ai adopté assez tôt, pour me grandir, un port de tête altier qui m’a fait juger prétentieux.
Ce jugement m’a longtemps affecté ; il ne m’affecte plus aujourd’hui.

Mon blog a réveillé la question par la référence à Montaigne, par l’usage répété du je.

La réponse à la question est simple : je me prends pour un sapiens, à part entière, ni plus, ni moins.
Je fais dans mon blog l’exercice qu’a fait avant moi le sapiens Montaigne dans ses Essais, exercice qu’il a engagé comme moi lorsqu’il s’est retiré de la vie active.
Tout nous sépare : son éducation, entouré de précepteurs et domestiques sommés par son père de lui parler latin ; sa vie de seigneur, ami personnel du futur roi Henri IV ; son caractère ; sa vision du monde.
Tout, sauf l’exercice qu’il décide d’engager en 1572 : son avertissement au lecteur est le mien.

Comme Montaigne, et plus légitimement que lui, « j’expose une vie humble et sans gloire ».